Je ne vais pas y aller par quatre chemins: ce métier est une pompe à énergie, physique et surtout mentale, impressionnante! ET NON JE N'EXAGÈRE PAS!!!
Reprenons toute l'histoire depuis le début, disons au commencement des études. Pour ma génération (les quinquas,je n'ai pas honte de l'écrire), c'était une histoire de classe préparatoire et de concours. De concours véto uniquement je précise, à une époque où non seulement il fallait avoir de bonnes notes mais aussi être sûr de son choix, parce que ce concours là, il n'avait qu'une porte d'entrée (ou de sortie, tout dépend la perspective qu'on lui donne): être vétérinaire un jour, et pas autre chose (enfin si, mais ce n'est pas le sujet ici).
Et qu'on ne vienne pas me raconter que si on était un cancre au lycée on pouvait quand même y arriver! Foutaises! A minima il fallait une mémoire d'éléphant et des capacités de travail hors normes. Rendons à César...etc...
Donc la prépa, c'était déjà le début de cet esclavage qui allait se préciser par la suite. A l'époque donc (et non, ce n'était pas mieux avant) il fallait compter à minima une année pour obtenir son ticket vers l'un des 4 graals français. On avait aussi une vague notion d'expatriés vers la nation de la frite pour obtenir un sous-diplôme permettant quand même d'exercer en France, du moment qu'on acceptait de changer de régime alimentaire et un compte en banque solide (mais non, les amis belges, je plaisante! On mange très bien chez vous 😂...pour ce qui est du diplôme, il avait mauvaise presse, et là pour le coup, ça a bien changé!Ne me jetez pas de fruits pourris merci!).
Prétendre qu'une fois la porte du paradis/enfer (chacun choisira le terme qu'il préfère) franchie, le plus dur était derrière nous était une hérésie: l'esclavage ne s'arrêtait pas là. Prétendre que les 4 années d'étude à l'ENV (à l'époque c'était la norme) étaient assimilables à un séjour au club med sans la bouffe et l'alcool à volonté était un mensonge. Bon, pas pour l'alcool, mais il n'était pas gratuit, au mieux pas cher pour nos modestes moyens d'étudiants parfois boursiers. Ce n'était pas une débauche de parties interminables de coinche (la fameuse belote lyonnaise), de matches de tennis sur le cours de l'école, de sorties à cheval pour les propriétaires ou cavaliers, de soirées dans la salle de boum, de matches de rugby ou de foot, etc, etc.
Les études étaient déjà denses, exigeantes, les examens flippants et les échecs avec rattrapages pas si rares. Que dire aujourd'hui du niveau des connaissances à acquérir pour nos étudiants actuels, alors que la médecine et la chirurgie vétérinaires ont considérablement évolué et acquis en spécialisations diverses? En tout cas, cette mémoire gigantesque et dopée par l'année, ou les années de classe préparatoire, était essentielle pour restituer les connaissances divulguées en amphi, pour ceux qui assistaient aux cours magistraux. Encore une fois je ne peux témoigner que pour ma génération, sur une filière dont l'organisation et les chemins d'accessibilité ont bien évolué eux aussi depuis.
D'ailleurs, puisqu'on en parle, elle en est où cette mémoire? Je suis mariée à une encyclopédie sur pattes qui se souvient du moindre détail des cours de botanique de prépa. Moi, en comparaison, je suis déjà contente de retenir la plupart des posologies des molécules que j'utilise quotidiennement, et quelques recettes de pâtisserie aussi (parce que le gras et le sucre c'est la vie, what else?). C'est aussi pour ça que je passe mon temps libre professionnel (oui oui ça existe, j'ai inventé le concept, je songe à déposer un brevet d'ailleurs 😂) à plonger avec une joie incommensurable dans des pages et des pages de bibliographie, sans oublier les congrès, formations diverses et variées, webinaires et autres sources d'information. Parce que comme j'ai déjà eu l'occasion de le signaler dans au moins un autre article, nous avons une obligation de formation continue tout au long de notre carrière. Nous sommes donc condamnés à perpétuité: étudiants pour l'éternité...
Si ce n'est pas de l'esclavage, je m'appelle Chantal!
M'enfin Chantal! Faut pas oublier le Cantal!!!
Une fois les kilomètres de données ingurgitées et plus ou moins bien métabolisées pour être exploitées sur le terrain, nous voilà fraichement émoulus vétérinaires, avec notre carte verte puis très vite notre doctorat en poche. Disons que ça, c'est en théorie. Car à notre époque (les dinosaures, vous vous souvenez?), on pouvait travailler longtemps sans avoir commis aucune thèse, sésame pour obtenir le fameux titre de Docteur.
Alors ici, je fais une brève pause juste pour préciser un point qui a son importance. En France, le moindre doctorat donne droit à un titre de Docteur "en quelque chose". Mon frère par exemple (coucou mon frangin qui continue régulièrement à me casser les pieds comme quand nous étions enfants 😅) est Docteur en mathématiques. Je suis donc Docteur vétérinaire, acronyme DV. Rien à voir avec le vrai Docteur, le médecin, celui qui soigne les bipèdes , et pas ceux de la famille des grands singes qu'on voit dans les zoos et réserves. Et bien que je sois convaincue que nos études n'ont rien à envier à la difficulté de celles de médecine, je ne me considère pas comme appartenant à une profession de santé, mais bien comme à une profession de services. C'est une réalité. Voilà c'est dit. Et je suis également convaincue que l'esclavage pour les médecins a été aboli depuis longtemps. Ils n'ont pas les mêmes contraintes que nous, parce que profession de santé, et donc bénéficient d'un traitement différent par la réglementation qui s'applique à leur exercice. J'y reviendrai.
Jeune vétérinaire enthousiaste et avide de bien faire, on se retrouve vite à effectuer les tâches subalternes, acceptant ce qu'on veut bien nous confier. C'est en tout cas couramment ce qui est pratiqué lors des internats qui fleurissent dans à peu près toutes les grosses structures en capacité d'accueillir du personnel en quantité, nécessaire aux très nombreuses prises en charge quotidiennes que génèrent l'activité référée et les urgences 24/24. On constate alors un empilement de stagiaires, internes, résidents, salariés, associés, avec les petites mains ASV (assistantes vétérinaires) elles aussi en strates allant du contrat par alternance à l'assistante échelon 5, dont le niveau technique (et parfois théorique) n'a parfois rien à envier à un vétérinaire débutant.
On ne compte pas ses heures, de peur de louper un moment palpitant, une information cruciale, l'espoir d'un poste futur, de bénéficier du bon tremplin pour démarrer une formation diplomante, etc, etc. Et souvent au détriment d'une vie équilibrée, sociale (indispensable à la jeunesse pour libérer la pression et le stress intense), d'un sommeil suffisant, tous pré-requis à une prise de distance par rapport aux nombreux aspects négatifs de ce beau métier, qui reste je ne l'écrirai jamais assez, un esclavage pur et simple. Et ne me dites pas que je ne sais pas de quoi je parle parce que ma génération n'a pas eu le privilège de pouvoir postuler pour ces internats prestigieux (si on veut, hein?), c'est faux. J'ai étrenné l'ébauche des futurs clinicats et internats, alors que peu de monde pouvait réaliser un résidanat à l'étranger (USA notamment), et que les collèges européens, si prisés aujourd'hui, étaient encore pour leur grande majorité des projets sur des post-its dans les bureaux des Ecoles vétérinaires européennes (anglaises en particulier).
J'ai déjà raconté mes débuts et quelques épisodes marquants de mon parcours avec le prisme du sexisme, gangrène de notre société patriarcale. Je pourrai reprendre chaque étape de ma carrière et démontrer l'emprise permanente de notre exercice sur nos vies. La PCS (Permanence et Continuité de Soins), esclavage ultime,en est probablement la partie la plus flagrante. J'ai déjà évoqué cette notion, et le fait que notre profession soit la seule et unique à supporter ce poids. Ce poids est particulièrement marqué pour les vétérinaires exerçant dans des zones dites "déserts médicaux", mais pas que. L'impossibilité d'organisation de cette PCS entre structures s'avère tout aussi handicapante...et épuisante. A l'épuisement physique, généré en partie par le manque chronique de sommeil, s'ajoute l'épuisement moral qui accompagne la violence des attaques sur les réseaux, sur internet (avis google), quand un propriétaire insatisfait trouve normal d'appeler à la vindicte populaire contre le vétérinaire qui a mal coupé les ongles de Kiki . Je plaisante bien sûr, la source d'indignation des propriétaires, bien que rarement légitime, trouve son origine dans des affaires plus complexes, et surtout autour de la notion de coût des soins. J'en parle ici :
https://vetinclermont.fr/2025/03/je-ne-sais-pas-encore.html
La communauté vétérinaire est très présente sur les réseaux, je l'ai déjà évoqué, ainsi que ma relation à ces différents réseaux. Il est courant d'y croiser des témoignages de désarroi, pour ne pas dire détresse. Quand on n'apprend pas une mauvaise nouvelle, un acte irréversible qui nous rappelle que notre profession est une des plus touchées par le taux de dépression , de burn out et de suicides... Quelle tristesse...Et quelles solutions?
Je ne suis pas sûre que la profession soit aujourd'hui en mesure de solutionner ces problématiques, endémiques de notre exercice. Pourquoi alors que nous semblons nous emparer du problème? Parce que nous serions juges et partis. Je m'explique par juste ces quelques mots: management toxique, confraternité ou plus exactement son absence.
Récemment, de nombreux échanges et propositions d'ateliers prises de conscience/gestion de ce fléau ont permis de remettre en lumière ce qu'on redoute le plus: le burn out. Celui auquel on croit n'avoir jamais affaire et qui est pourtant en embuscade.
Je vous mets ici le lien vers ce podcast qui aborde entre autres ce sujet sensible:
https://link.deezer.com/s/34bc5tbiuIkFFwzs8roQ9
Bien entendu être vétérinaire ne justifie pas tout, comme souvent quand il s'agit de santé mentale et de psychologie, voire de psychiatrie, les causes sont multiples, et la chimie du cerveau y met son grain de sel aussi. Sinon ce serait à la fois bien plus simple à identifier, et à prendre en charge. Par contre, une certitude: les assurances et prévoyance ont bien compris qu'elles avaient tout intérêt à limiter leurs prises en charge pour des causes psy, ce qui alourdit encore la pression pour garder le malheureux enchaîné à son stéthoscope à tout prix.
Il ne faut pas confondre: fatigue compassionnelle, bore-out, burn-out, dépression. Loin de moi la prétention de parfaitement maîtriser le sujet, mais j'ai à cœur de les connaître pour être capable de les voir arriver , en particulier chez mes proches, mari, associée, collègue, salariée. Nos petites entreprises sont construites sur des fondations qui me les font assimiler à un colosse au pied d'argile (cette image que j'ai déjà utilisée par ailleurs): elles ont l'air solides alors que la moindre petite faille met en péril de dysfonctionnement toute la structure, voire en situation d'écroulement. Au final, ma petite entreprise est une maison de petit cochon comme dans l'histoire. La question est alors: cette petite maison est-elle en paille, en bois ou en briques?
Situation concrète: Bibi, si sa moitié pro est dans l'incapacité prolongée de faire sa part, devra faire le travail de deux associées, sans repos ni vacances, pour une durée qui peut devenir une éternité. Comme ça ça n'a l'air de rien, et pourtant... ne serait-ce que psychologiquement, se dire que: finis les week-ends et repos pourtant salvateurs pour reconstituer l'énergie nécessaire à nourrir les vampires assoiffés de ce nectar, c'est une source de stress extrême. Parce qu'il n'y a pas que le métier de vétérinaire, il y a tout le reste...l'administratif (une lourdeur...), la RH (une pesanteur...), les accidents (une gravité...), et que tout ça, quand on démarre sa carrière, on n'y est pas préparé.
A chaque fois que j'ai traversé une période, où dès que je quittais ma tenue de vétérinaire, une fatigue immense s'abattait sur moi; à chaque fois que la simple idée de quitter mon lit ou mon canapé, pour effectuer la moindre tâche qui ne soit pas en lien avec ma pratique, me semblait insurmontable, je me suis interrogée sur mon niveau de dépression, mon addiction à mon travail (workaholisme), et si je n'étais pas tout simplement en situation de burn out.
J'ai très probablement flirté avec cet abîme, sans y tomber et sans ressentir aucun appel à un geste irréversible. Je me considère comme une personne raisonnable, résiliente, travailleuse et pugnace, quelqu'un sur qui on peut compter et qui ne se ménage pas. Cependant, il m'est aujourd'hui nécessaire de reconnaître que j'ai moi aussi des limites, physiques et mentales, qui me feront dire stop si je sens qu'à nouveau l'abîme m'attire.
Je souhaite en tout cas dans le futur lire moins de détresse, d'appels à l'aide, et ressentir plus de légèreté dans les échanges. "Vivre pour travailler" a définitivement été remplacé par "travailler pour vivre", et à mon sens, et c'est une nécessité, pour le bien de tous, et pour le bien de nos patients.
Un vétérinaire heureux soigne mieux!
Le dite véto heureuse , juste concentrée sur son coeur de métier: le soin aux animaux! (Avec l'aimable participation de la version numérique d'Antoinette)
Avertissement: les photos de cet article ont été générées par IA. Vous noterez, pour ceux qui ont la ref, que le malheur est en noir et blanc, et le bonheur en couleur...Avez-vous les ref?
Je vous en mets deux ci-dessous, car pour moi ce sont des madeleines de Proust 😉
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This is the famous scene in which Dorothy walks out her front door into Oz and for the first time sees the world in Technicolor. I am uploading this because unfortunately the only other version of ...
Quand Dorothée ouvre la porte après la tornade...
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pleasantville bande annonce fr
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